Où nous mène l'Histoire 

Dossier Barricades

 

Les documents sont tirés de la thèse de doctorat d’Histoire contemporaine de Robert Davezac

"La montée des violences dans le Grand-Alger (01/06/1958-30/04/1961)".  Toulouse - Janvier 2008

Le Prélude

 

 

         Le dernier trimestre 1959 les attentats épargnèrent le Grand-Alger. Le FLN n’était pas en mesure de tenter des actions de grande envergure dans la capitale. De plus le discours sur l’autodétermination du 16 septembre avait eu surtout pour conséquence de semer le doute dans les esprits des responsables politiques et militaires français.

Vers la fin de 1959, la confusion est totale. Chacun s'efforce de faire parler de Gaulle dans son sens. Tandis que Michelet et ses amis voient dans la déclaration du mois de septembre un pas de plus dans la voie libérale, le général Massu s'emploie à faire croire que ces déclarations sont avant tout destinées à rassurer l'étranger. Malgré l'expulsion des neufs députés récalcitrants de l'UNR, malgré un message présidentiel aux armées assez net, le malentendu est toujours manifeste[1].

        En cet instant crucial, Massu restait le seul officier du 13 mai capable de maintenir l’ordre dans la capitale algéroise. Pour tous les Algérois il demeurait le symbole de la révolution du 13 mai. Cette révolution qui avait vu les femmes musulmanes brûler leurs Haïks en place publique, les scènes de fraternisation inimaginables, après près de 4 ans de troubles, et qui avait fait sauter toutes les oppositions contre le collège unique. Dix huit mois après, l’angoisse était de nouveau revenue. Ne pouvant s’attaquer à la capitale les commandos FLN multiplièrent leurs actions dans la Mitidja. Les mois de novembre et décembre enregistrèrent une recrudescence d’enlèvements et d’assassinats de petits agriculteurs aux portes même d’Alger. Le message de vœux du chef de l’Etat n’était certainement pas en mesure de rassurer les populations.

 En Algérie, les combats fratricides diminuent d'ampleur et de fureur. La voie de la paix est tracée. Tous peuvent et doivent s'y rencontrer, afin que les Algériens puissent effectivement disposer d'eux-mêmes par le suffrage, que chaque tendance prenne part, en toute liberté et en toute sécurité, aux débats qui prépareront cette grande consultation et que soit hâtée la transformation qui fera de l'Algérie un pays moderne et prospère.[2]

       La convocation d’une réunion, le 22 janvier, sur la situation en Algérie pouvait passer pour une initiative susceptible de recentrer l’effort des forces de l’ordre qui avaient commencé à se retirer du bled.

   Le retrait important d'effectifs militaires n'a pas tardé à se traduire par un "pourrissement" sans cesse accru, dans la Mitidja. De nombreux éléments de la population, jusqu'alors sains et loyaux, ont perdu confiance, malgré un faux optimisme officiel ; il est un fait, les assassinats et les exactions se multiplient, la plupart du temps ils sont impunis.[3]

       Devant ce pourrissement les avertissements des élus se multiplièrent. Au cours d’une réunion les élus de l’Algérois votèrent à l’unanimité une motion très explicite le jour même où Massu était rappelé à Paris : Il faut qu’il [le général de Gaulle] sache que la volonté du peuple d’Algérie est de rester Français et qu’il l’exprimera par tous les moyens, même en prenant les armes s’il le faut.[4] Prendre les armes, passer par-dessus les interdictions, exiger, avertissement, toutes ces expressions ne pouvaient laisser planer aucun doute sur les intentions de leurs auteurs. Bien entendu, le chef de l'Etat n'était pas homme à se laisser dicter sa conduite. Mais ces avertissements venaient de loin et les conséquences pour le moins prévisible. En toute hypothèse, son devoir aurait été de prévoir. Le déroulement des événements devaient montrer à l'évidence qu'il n'en fut rien. Devant cette détermination affichée mais aussi, il faut bien le dire, le peu de discrétion manifestée par tous les protagonistes civils et militaires de cet épisode ainsi que le peu de mystère de leurs intentions, des faits troublants sont à relever. Sans constituer une preuve formelle, ces faits permettent de jeter la suspicion sur la présomption d'innocence du Chef de l'Etat dans le déroulement des évènements. Nous ne pouvons exclure l'hypothèse d’une action sinon voulue, en tout cas téléguidée et contrôlée par lui.

 C’est dans ce contexte que l’affaire Kempski, journaliste du Suddeutsche Zeitug, éclata. Favorable aux thèses du FLN il est reçu par le général Challe, sur les instances de Delouvrier qui avait été harcelé par le quai d’Orsay. Premier élément troublant, comment ce journaliste a-t-il pu berner tous les responsables des Affaires étrangères français, depuis l’ambassadeur de Bonn jusqu’aux plus hautes autorités du Quai d’Orsay, sur ses sympathies envers le FLN ? Toujours est-il que, malgré les mises en garde de Challe, qui a insisté pour revenir à Alger avec Massu au moins le temps de maîtriser la situation, de Gaulle restait inflexible dans sa décision de le relever de son commandement et lui interdire le sol algérien. Challe avait pourtant prévenu Le sang va coule[5]r

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[1] ROUSSEL Eric, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002, "NRF Biographies", p. 639.

[2] L'Echo d'Alger, vendredi 1er janvier 1960.

[3] L'Echo d'Alger, dimanche-lundi 10-11 janvier 1960. Une étude sérieuse manque qui pourrait mesurer l'impact

de ce retrait volontaire des troupes dans les campagnes, engagé délibérément dès cette date.

[4]L'Echo d'Alger, mercredi 20 janvier 1960.

[5] CHALLE Maurice, Notre révolte, Presses de la Cité, 1968, p. 154.